S. f. (Hydraulique) Dans un sens général signifie ce qui sert à augmenter et à régler les forces mouvantes, ou quelque instrument destiné à produire du mouvement de façon à épargner ou du temps dans l'exécution de cet effet, ou de la force dans la cause. Voyez MOUVEMENT et FORCE.

Ce mot vient du grec , machine, invention, art. Ainsi une machine consiste encore plutôt dans l'art et dans l'invention que dans la force et dans la solidité des matériaux.



Les machines se divisent en simples et composées ; il y a six machines simples auxquelles toutes les autres machines peuvent se réduire, la balance et le levier, dont on ne fait qu'une seule espèce, le treuil, la poulie, le plan incliné, le coin et la vis. Voyez BALANCE, LEVIER, etc. On pourrait même réduire ces six machines à trois, le levier, le plan incliné et le coin ; car le treuil et la poulie se rapportent au levier, et la vis au plan incliné et au levier. Quoi qu'il en sait, à ces machines simples M. Varignon en ajoute une septième qu'il appelle machine funiculaire, voyez FUNICULAIRE.

Machine composée, c'est celle qui est en effet composée de plusieurs machines simples combinées ensemble.

Le nombre des machines composées est à-présent presqu'infini, et cependant les anciens semblent en quelque manière avoir surpassé de beaucoup les modernes à cet égard ; car leurs machines de guerre, d'architecture, etc. telles qu'elles nous sont décrites, paraissent supérieures aux nôtres.

Il est vrai que par rapport aux machines de guerre, elles ont cessé d'être si nécessaires depuis l'invention de la poudre, par le moyen de laquelle on a fait en un moment ce que les beliers des anciens et leurs autres machines avaient bien de la peine à faire en plusieurs jours.

Les machines dont Archimède se servit pendant le siège de Syracuse, ont été fameuses dans l'antiquité ; cependant on révoque en doute aujourd'hui la plus grande partie de ce qu'on en raconte. Nous avons de très-grands recueils de machines anciennes et modernes, et parmi ces recueils, un des principaux est celui des machines approuvées par l'académie des Sciences, imprimé en 6 volumes in-4°. On peut aussi consulter les recueils de Ramelli, de Leopold, et celui des machines de Zabaglia, homme sans lettres, qui par son seul génie a excellé dans cette partie.

Machine architectonique est un assemblage de pièces de bois tellement disposées, qu'au moyen de cordes et de poulies un petit nombre d'hommes peut élever de grands fardeaux et les mettre en place, telles sont les grues, les crics, etc. Voyez GRUE, CRIC, etc.

On a de la peine à concevoir de quelles machines les anciens peuvent s'être servis pour avoir élevé des pierres aussi immenses que celles qu'on trouve dans quelques bâtiments anciens.

Lorsque les Espagnols firent la conquête du Pérou, ils furent surpris qu'un peuple qu'ils croyaient sauvage et ignorant, fût parvenu à élever des masses énormes, à bâtir des murailles dont les pierres n'étaient pas moindres que de dix pieds en carré, sans avoir d'autres moyens de charrier qu'à force de bras, en trainant leur charge, et sans avoir seulement l'art d'échafauder ; pour y parvenir, ils n'avaient point d'autre méthode que de hausser la terre contre leur bâtiment à mesure qu'il s'élevait, pour l'ôter après.

Machine hydraulique ou machine à eau, signifie ou bien une simple machine pour servir à conduire ou élever l'eau, telle qu'une écluse, une pompe, etc. ou bien un assemblage de plusieurs machines simples qui concourent ensemble à produire quelques effets hydrauliques, comme la machine de Marly. Dans cette machine le premier mobîle est un bras de la rivière de Seine, lequel par son courant fait tourner plusieurs grandes roues qui mènent des manivelles, et celles-ci des pistons qui élèvent l'eau dans les pompes ; d'autres pistons la forcent à monter dans des canaux le long d'une montagne jusqu'à un réservoir pratiqué dans une tour de pierre fort élevée au-dessus du niveau de la rivière, et l'eau de ce réservoir est conduite à Versailles par le moyen d'un aqueduc. M. Weidler, professeur en Astronomie à Wirtemberg, a fait un traité des machines hydrauliques, dans lequel il calcule les forces qui font mouvoir la machine de Marly ; il les évalue à 1000594 livres, et il ajoute que cette machine élève tous les jours 11700000 livres d'eau à la hauteur de 500 pieds. M. Daniel Bernoulli, dans son hydrodynamique, section 9. a publié différentes remarques sur les machines hydrauliques, et sur le dernier degré de perfection qu'on leur peut donner.

Les pompes de la Samaritaine et du pont Notre-Dame à Paris, sont aussi des machines hydrauliques. La première a été construite pour fournir de l'eau au jardin des Tuileries, et la seconde en fournit aux différents quartiers de la ville. On trouve dans l'ouvrage de M. Belidor, intitulé, architecture hydraulique, le calcul de la force de plusieurs machines de cette espèce. Voyez la description de plusieurs de ces machines, au mot HYDRAULIQUE.

Les machines militaires des anciens étaient de trois espèces : les premières servaient à lancer des flèches, comme le scorpion ; des pierres ou des javelines, comme la catapulte ; des traits ou des boulets, comme la baliste ; des dards enflammés, comme le pyrobole : les secondes servaient à battre des murailles, comme le bélier : les troisiemes enfin, à couvrir ceux qui approchaient des murailles des ennemis, comme les tours de bois, etc. Voyez SCORPION, CATAPULTE, etc.

Pour calculer l'effet d'une machine, on la considère dans l'état d'équilibre, c'est-à-dire dans l'état où la puissance qui doit mouvoir le poids ou surmonter la résistance, est en équilibre avec le poids ou la résistance. On a donné pour cela des méthodes aux mots ÉQUILIBRE et FORCES MOUVANTES, et nous ne les répéterons point ici ; mais nous ne devons pas oublier de remarquer qu'après le calcul du cas de l'équilibre, on n'a encore qu'une idée très-imparfaite de l'effet de la machine : car comme toute machine est destinée à mouvoir, on doit la considérer dans l'état de mouvement, et alors il faut avoir égard, 1°. à la masse de la machine, qui s'ajoute à la résistance qu'on doit vaincre, et qui doit augmenter par conséquent la puissance ; 2°. au frottement qui augmente prodigieusement la résistance, comme on le peut voir aux mots FROTTEMENT et CORDE, où l'on trouvera quelques essais de calcul à ce sujet. C'est principalement ce frottement et les lois de la résistance des solides, si différents pour les grands et pour les petits corps (voyez RESISTANCE) ; ce sont, dis-je, ces deux causes qui font souvent qu'on ne saurait conclure de l'effet d'une machine en petit à celui d'une autre machine semblable en grand, parce que les résistances n'y sont pas proportionnelles aux dimensions des machines. Sur les machines particulières, voyez les différents articles de ce dictionnaire, LEVIER, POULIE, etc. (O)

MACHINE DE BOYLE, est le nom qu'on donne quelquefois à la machine pneumatique, parce qu'on regarde ce physicien comme le premier inventeur de cette machine. Cependant il n'a fait réellement que la perfectionner, elle était inventée avant lui : c'est à Othon de Guericke, Bourguemestre de Magdebourg, que l'on en doit la première idée. Voyez MACHINE PNEUMATIQUE, au mot PNEUMATIQUE. (O)

MACHINES MILITAIRES, ce sont en général toutes les machines qui servent à la guerre de campagne et à celle des siéges. Ainsi les machines militaires des anciens étaient le bélier, la catapulte, la baliste, etc. celles des modernes sont le canon, le mortier, etc. Voyez chacun de ces mots à leur article.

Il n'est pas rare de trouver des gens qui proposent de nouvelles machines ou de nouvelles inventions pour la guerre. Le chevalier de Ville rapporte dans son traité de Fortification, " qu'au siège de Saint-Jean d'Angely il y eut un personnage qui fit bâtir un pont grand à merveille, soutenu sur quatre roues, tout de bois, avec lequel il prétendait traverser le fossé, et depuis la contrescarpe jusque sur le parapet des remparts, faire passer par-dessus icelui 15 ou 20 soldats à couvert. Il fit faire la machine, qui couta douze ou quinze mille écus ; et lorsqu'il fut question de la faire marcher avec 50 chevaux qu'on avait attelés, soudain qu'elle fut ébranlée, elle se rompit en mille pièces avec un bruit effroyable. La même chose arriva d'une autre à Lunel qui coutait moins que celle-là, et réussit ainsi que l'autre.

J'en ai vu, continue le même auteur, qui promettaient pouvoir jeter avec une machine 50 hommes tout-à-la-fais depuis la contrescarpe jusque dans le bastion, armés à l'épreuve du mousquet ; d'autres de réduire en cendre les villes entières, voire les murailles mêmes, sans que ceux de dedans y pussent donner remède, quand bien leurs maisons seraient terrassées. Enfin on ne voit aucun effet de ces promesses, et le plus souvent ou c'est folie ou malice pour attraper l'argent du prince qui les croit ". Le chevalier de Ville prétend et avec raison, qu'il ne faut pas se livrer aisément à ces faiseurs de miracles qui proposent des choses extraordinaires, à moins qu'ils n'en fassent premièrement l'expérience à leurs dépens. Ce n'est pas, dit-il, que je blâme toutes sortes de machines : on en a fait, et on en invente tous les jours de très-utiles ; mais je parle de ces extraordinaires qu'on juge par raison de pouvoir être mises en œuvre et faire les effets qu'on propose. Il ne faut jamais sur une chose si douteuse fonder totalement un grand dessein ; on doit en faire l'épreuve à loisir lorsqu'on n'en a pas besoin, afin d'être assuré de leur effet au besoin. (Q)

MACHINE INFERNALE, (Art militaire) c'est un bâtiment à trois ponts chargé au premier de poudre, au second de bombes et de carcasses, et au troisième de barrils cerclés de fer pleins d'artifices, son tillac aussi comblé de vieux canons et de mitraille, dont on s'est quelquefois servi pour essayer de ruiner des villes et différents ouvrages.

Les Anglais ont essayé de bombarder ou ruiner plusieurs des villes maritimes de France, et notamment Saint Malo, avec des machines de cette espèce, mais sans aucun succès.

Celui qui les mit le premier en usage, fut un ingénieur italien, nommé Frédéric Jambelli. Durant le siège qu'Alexandre de Parme avait mis devant Anvers, où les Hollandais se défendirent longtemps avec beaucoup de constance et de bravoure ; l'Escaut est extraordinairement large au-dessus et au-dessous d'Anvers, parce qu'il approche-là de son embouchure ; Alexandre de Parme, malgré cela, entreprit de faire un pont de 2400 pieds de long au-dessous de cette place pour empêcher les secours qui pourraient venir de Zélande. Il en vint à bout, et il ne s'était point fait jusqu'alors d'ouvrage en ce genre comparable à celui-là. Ce fut contre ce pont que Jambelli destina ses machines infernales. Strada dans cet endroit de son histoire, une des mieux écrites de ces derniers temps, fait une belle description de ces machines et de la manière dont on s'en servait. Je vais le traduire ici.

" Ceux qui défendaient Anvers, dit cet auteur, ayant achevé l'ouvrage qu'ils préparaient depuis longtemps pour la ruine du pont, donnèrent avis de cela à la flotte qui était au-delà du pont du côté de la Zélande, que le quatrième d'Avril leurs vaisseaux sortiraient du port d'Anvers sur le soir ; qu'ainsi ils se tinssent prêts pour passer avec le convoi des munitions par la breche qu'on ferait infailliblement au pont. Je vais, continue l'historien, décrire la structure des bateaux d'Anvers et leurs effets, parce qu'on n'a rien Ve dans les siècles passés de plus prodigieux en cette matière, et je tirerai ce que je vais en dire des lettres d'Alexandre de Parme au roi d'Espagne Philippe II. et de la relation du capitaine Tuc.

Frédéric Jambelli ayant passé d'Italie en Espagne pour offrir son service au roi, sans pouvoir obtenir audience, se retira piqué du mépris que l'on faisait de sa personne, dit en partant que les Espagnols entendraient un jour parler de lui d'une manière à se repentir d'avoir méprisé ses offres. Il se jeta dans Anvers, et il y trouva l'occasion qu'il cherchait de mettre ses menaces à exécution. Il construisit quatre bateaux plats, mais très-hauts de bords, et d'un bois très-fort et très-épais, et imagina le moyen de faire des mines sur l'eau de la manière suivante. Il fit dans le fond des bateaux et dans toute leur longueur une maçonnerie de brique et de chaux, de la hauteur d'un pied et de largeur de cinq. Il éleva tout à l'entour et aux côtés de petites murailles, et fit la chambre de sa mine haute et large de trois pieds ; il la remplit d'une poudre très-fine qu'il avait fait lui-même, et la couvrit avec des tombes, des meules de moulin, et d'autres pierres d'une extraordinaire grosseur : il mit par-dessus des boulets, des monceaux de marbre, des crocs, des clous et d'autre ferraille, et bâtit sur tout cela comme un tait de grosses pierres. Ce tait n'était pas plat, mais en dos d'âne, afin que la mine venant à crever l'effet ne s'en fit pas seulement en-haut, mais de tous côtés. L'espace qui était entre les murailles de la mine et les côtés des bateaux, fut rempli de pierres de taille maçonnées et de poutres liées avec les pierres par des crampons de fer. Il fit sur toute la largeur des bateaux un plancher de grosses planches, qu'il couvrit encore d'une couche de brique, et sur le milieu il éleva un bucher de bois paissé pour l'allumer, quand les bateaux démareraient, afin que les ennemis les voyant aller vers le pont, crussent que ce n'étaient que des bateaux ordinaires qu'on envoyait pour mettre le feu au pont. Pour que le feu ne manquât pas de prendre à la mine, il se servit de deux moyens. Le premier fut une meche ensoufrée d'une certaine longueur proportionnée au temps qu'il fallait pour arriver au pont, quand ceux qui les conduiraient les auraient abandonnés et mis dans le courant. L'autre moyen dont il se servit pour donner le feu à la poudre était un de ces petits horloges à réveils-matin, qui en se détendant après un certain temps battent le fusil. Celui-ci faisant feu devait donner sur une trainée de poudre qui aboutissait à la mine.

Ces quatre bateaux ainsi préparés devaient être accompagnés de treize autres où il n'y avait point de mine, mais qui étaient de simples brulots. On avait su dans le camp des Espagnols qu'on préparait des brulots dans le port d'Anvers ; mais on n'y avait nul soupçon de l'artifice des quatre bateaux, et Alexandre de Parme crut que le dessein des ennemis était seulement d'attaquer le pont en même temps au-dessus du côté d'Anvers, et au-dessous du côté de la Zélande. C'est pourquoi il renforça les troupes qu'il avait dans les forts des digues voisines, et surtout le pont, et y distribua ses meilleurs officiers, qu'il exposait d'autant plus au malheur qui les menaçait, qu'il semblait prendre de meilleures mesures pour l'éviter. On vit sortir d'abord trois brulots du port d'Anvers, et puis trois autres, et le reste dans le même ordre. On sonna l'alarme, et tous les soldats coururent à leurs postes sur le pont. Ces vaisseaux voguaient en belle ordonnance, parce qu'ils étaient conduits chacun par leurs pilotes. Le feu y était si vivement allumé qu'il semblait que les vaisseaux mêmes brulaient, ce qui donnait un spectacle qui eut fait plaisir aux spectateurs qui n'en n'eussent eu rien à craindre : car les Espagnols de leur côté avaient allumé un grand nombre de feux sur leurs digues et dans leurs forts. Les soldats étaient rangés en bataille sur les deux bords de la rivière et sur le pont, enseignes déployées, avec les officiers à leur tête ; et les armes brillaient encore plus à la flamme qu'elles n'auraient fait au plus beau soleil.

Les matelots ayant conduit leurs vaisseaux jusqu'à deux mille pas du pont, firent prendre, surtout aux quatre où étaient les mines, le courant de l'eau, et se retirèrent dans leurs esquifs ; car pour ce qui est des autres ils ne se mirent pas si fort en peine de si bien diriger leur route ; ceux ci pour la plupart échouèrent contre l'estaccade et aux deux bords de la rivière. Un des quatre destinés à rompre le pont, fit eau et coula bas au milieu de la rivière ; on en vit sortir une épaisse fumée sans autre effet. Deux autres furent poussés par un vent qui s'éleva, et portés par le courant vers Calloo au rivage du côté de la Flandre ; il y eut pendant quelque temps sujet de croire que la même chose arriverait au quatrième, parce qu'il paraissait aussi tourner du côté de la rive de Flandre ; les soldats voyant tout cela, et que le feu paraissait s'éteindre sur la plupart des bateaux, commencèrent à se moquer de ce grand appareil qui n'aboutissait à rien ; il y en eut même d'assez hardis pour entrer dans un des deux qui avaient échoué au bord, et ils y enfonçaient leurs piques sur le plancher pour découvrir ce qu'il y avait dessous ; mais dans ce moment, ce quatrième vaisseau, qui était beaucoup plus fort que les autres : ayant brisé l'estaccade, continua sa route vers le pont. Alors les soldats espagnols que l'inquiétude reprit, jetèrent un grand cri. Le duc de Parme qui était aussi attentif à la flotte hollandaise qui était au-dessous du pont du côté de Lillo, qu'aux brulots qui venaient d'Anvers, accourut à ce cri. Il commanda aussi-tôt des soldats et des matelots ; les uns pour détourner le vaisseau avec des crocs ; les autres pour sauter dedans, et y éteindre le feu, et se mit dans une espèce de château de bois, bâti sur pilotis à la rive de Flandre, et auquel étaient attachés les premiers bateaux du pont. Il avait avec lui les seigneurs de Roubais, Caètan, Billi, Duguast, et les officiers du corps-de-garde de ce château.

Il y avait parmi eux un vieux enseigne, domestique du prince de Parme, à qui ce prince fut en cette occasion redevable de la vie. Cet homme qui savait quelque chose du métier d'ingénieur, soit qu'il fût instruit de l'habileté de Jambelli et du chagrin qu'on lui avait fait en Espagne, soit par une inspiration de Dieu qui avait voulu qu'Anvers fût pris par Alexandre de Parme, s'approcha de ce prince, et le conjura de se retirer puisqu'il avait donné tous les ordres nécessaires. Il le fit jusqu'à trois fais, sans que ce prince voulut suivre son conseil ; mais l'enseigne ne se rebuta pas : et au nom de Dieu, dit-il à ce prince, en se jetant à ses pieds, croyez seulement pour cette fois le plus affectionné de vos serviteurs. Je vous assure que votre vie est ici en danger ; et puis se relevant, il le tira après lui. Alexandre aussi surpris de la liberté de cet homme que du ton, en quelque façon inspiré, dont il lui parlait, le suivit, accompagné de Caètan et Duguast.

A peine étaient-ils arrivés au fort de Sainte-Marie, sur le bord de la rivière du côté de Flandre, que le vaisseau creva avec un fracas épouvantable. On vit en l'air une nuée de pierres, de poutres, de chaînes, de boulets ; le château de bois, auprès duquel la mine avait joué, une partie des bateaux du pont, les canons qui étaient dessus, les soldats furent enlevés et jetés de tous côtés. On vit l'Escaut s'enfoncer en abyme, et l'eau poussée d'une telle violence qu'elle passa sur toutes les digues, et un pied au-dessus du fort de Sainte-Marie ; on sentit la terre trembler à près de quatre lieues de-là ; on trouva de ces grosses tombes dont la mine avait été couverte à mille pas de l'Escaut. "

Un des autres bateaux qui avait échoué contre le rivage de Flandre, fit encore un grand effet ; il périt huit cent hommes de différent genre de mort ; une infinité furent estropiés, et quelques-uns échappèrent par des hazards surprenans.

Le vicomte de Bruxelle, dit l'historien, fut transporté fort loin, et tomba dans un navire sans se faire aucun mal. Le capitaine Tuc, auteur d'une relation de cette aventure, après avoir été quelque temps suspendu en l'air tomba dans la rivière ; et comme il savait nager, et que dans le mouvement du tourbillon qui l'emporta, sa cuirasse s'était détachée de son corps, il regagna le bord en nageant ; enfin, un des gardes du prince de Parme fut porté de l'endroit du pont qui touchait à la Flandre, à l'autre rivage du côté du Brabant, et ne se blessa qu'un peu à l'épaule en tombant. Pour ce qui est du prince de Parme, on le crut mort ; car comme il était prêt d'entrer dans Sainte-Marie, il fut terrassé par le mouvement de l'air, et frappé en même temps entre les épaules et le casque d'une poutre ; on le trouva évanoui et sans connaissance : mais il revint à lui un peu après ; et la première chose qu'il fit fut de faire amener promptement quelques vaisseaux, non pas pour réparer la breche du pont, car il fallait beaucoup de temps pour cela, mais seulement pour boucher l'espace que la mine avait ruiné, afin que le matin il ne parut point à la flotte hollandaise, qu'il y eut de passage ouvert ; cela lui réussit. Les Hollandais voyant des soldats dans toute la longueur du pont qui n'avait point été ruinée, et dans les bateaux dont on avait bouché la breche, et entendant sonner de tous côtés les tambours et les trompettes, n'osèrent tenter de forcer le passage. Cela donna le loisir aux Espagnols de réparer leur pont ; et quelque temps après, Anvers fut contraint de capituler.

Voilà donc l'époque des machines infernales et de ces mines sur l'eau dont on a tant parlé dans les dernières guerres, et qui ont fait plus de bruit que de mal ; car nulle n'a eu un si bon succès à beaucoup près que celui que Jambelli eut au pont d'Anvers, quoiqu'à ces dernières l'on eut ajouté des bombes et des carcasses dont on n'avait point encore l'usage dans le temps du siege de cette ville. Histoire de la milice française.

Pour donner une idée de la machine infernale échouée devant Saint-Malo, on en donne fig. 6. Pl. XI. de fortification, la coupe ou le profil.

B. C'est le fond de calle de cette machine, rempli de sable.

C. Premier pont rempli de vingt milliers de poudre, avec un pied de maçonnerie au-dessus.

D. Second pont garni de six cent bombes à feu et carcassières, et de deux pieds de maçonnerie au-dessus.

E. Traisième pont au-dessus du gaillard, garni de cinquante barrils à cercle de fer, remplis de toutes sortes d'artifices.

F. Canal pour conduire le feu aux poudres et aux amorces.

Le tillac, comme on le voit en A, était garni de vieux canons et d'autres vieilles pièces d'artillerie de différentes espèces.

" Si l'on avait été persuadé en France que ces sortes d'inventions eussent pu avoir une réussite infaillible, il est sans difficulté que l'on s'en serait servi dans toutes les expéditions maritimes, que l'on a terminées si glorieusement sans ce secours ; mais cette incertitude, et la prodigieuse dépense que l'on est obligé d'y faire, ont été cause que l'on a négligé cette manière de bombe d'une construction extraordinaire, que l'on a vue longtemps dans le port de Toulon, et qui avait été coulée et préparée pour un pareil usage ; ce fut en 1688, et voici comme elle était faite, suivant ce qu'en écrivit en ce temps-là un officier de Marine.

La bombe qui est embarquée sur la Flute le Chameau, est de la figure d'un œuf ; elle est remplie de sept à huit milliers de poudre ; on peut de-là juger de sa grosseur ; on l'a placée au fond de ce bâtiment dans cette situation. Outre plusieurs grosses poutres qui la maintiennent de tous côtés, elle est encore appuyée de neuf gros canons de fer de 18 livres de balle, quatre de chaque côté, et un sur le derrière qui ne sont point chargés, ayant la bouche en bas. Par dessus on a mis encore dix pièces de moindre grosseur, avec plusieurs petites bombes et plusieurs éclats de canon, et l'on a fait une maçonnerie à chaux et à ciment qui couvre et environne le tout, où il est entré trente milliers de brique ; ce qui compose comme une espèce de rocher au milieu de ce vaisseau, qui est d'ailleurs armé de plusieurs pièces de canon chargées à crever, de bombes, carcasses et pots à feu, pour en défendre l'approche. Les officiers devant se retirer après que l'ingénieur aura mis le feu à l'amorce qui durera une heure, cette flute doit éclater avec sa bombe, pour porter de toutes parts les éclats des bombes et des carcasses, et causer par ce moyen l'embrasement de tout le port de la ville qui sera attaquée. Voilà l'effet qu'on s'en promet : on dit que cela coutera au roi quatre-vingt mille livres. "

Suivant M. Deschiens de Ressons " cette bombe fut faite dans la vue d'une machine infernale pour Alger ; et celles que les ennemis ont exécutées à Saint-Malo et à Dunkerque, ont été faites à l'instar de celle-ci. Mais toutes ces machines ne valent rien, parce qu'un bâtiment étant à flot, la poudre ne fait pas la centième partie de l'effort qu'elle ferait sur un terrain ferme ; la raison de cela est, que la partie la plus faible du bâtiment cédant lors de l'effet, cette bombe se trouvant surchargée de vieux canons, de bombes, carcasses et autres, tout l'effort se fait par-dessous dans l'eau, ou dans le vase ou le sable ; de sorte qu'il n'en peut provenir d'autre incommodité que quelques débris qui ne vont pas loin, et une fraction de vitres, tuiles, portes et autres bagatelles, par la grande compression de l'air causée par l'agitation extraordinaire ; c'est pourquoi on l'a refondue, la regardant comme inutile.

Celle-ci contenait huit milliers de poudre ; elle avait neuf pieds de longueur, et cinq de diamètre en dehors, six pouces d'épaisseur ; mais quand je l'ai fait rompre, j'ai trouvé que le noyau avait tourné dans le moule, et que toute l'épaisseur était presque d'un côté, et peu de choses de l'autre ; ce qui ne se peut guère éviter, parce que la fonte coulant dans le moule, rougit le chapelet de fer qui soutient le noyau, dont le grand poids fait plier le chapelet.

Il se rapportait dessus un chapiteau, dans lequel était ajustée la fusée, qui s'arrêtait avec deux barres de fer qui passaient dans les anses.

La fusée était un canon de mousquet rempli de composition bien battue ; ce qui ne valait rien, par la raison que la crasse du salpêtre bouchait le canon lorsque la fusée était brulée à demi, ce qui faisait éteindre la fusée. Ainsi les Anglais ont été obligés de mettre le feu au bâtiment de leur machine, pour qu'il parvint ensuite à la poudre ". Mémoires d'Artillerie, par M. de Saint-Remy.

MACHINE A MATER, (Marine) c'est celle qui sert à élever et poser les mâts dans un vaisseau ; elle est faite à peu près comme une grue ou un engin que l'on place sur un ponton. Quelquefois on ne se sert que d'un ponton avec un mât, un vindas avec un cabestan et des seps de drisse. (Z)

MACHINE, en Architecture, est un assemblage de pièces de bois, disposées de manière qu'avec le secours de poulies, mouffles et cordages, un petit nombre d'hommes peuvent enlever de gros fardeaux, et le poser en place, comme sont le vindas, l'engin, la grue, le grueau, le treuil, etc. qui se montent et démontent selon le besoin qu'on en a. Voyez nos Pl. de Charp.

MACHINE PYRIQUE, (Artificier) c'est un assemblage de pièces d'artifice, rangées sur une carcasse de tringles de bois ou de fer, disposées pour les recevoir et diriger la communication de leurs feux, comme sont celles qui paraissent depuis quelques années sur le théâtre italien à Paris.

MACHINE, (Peinture) terme dont on se sert en Peinture, pour indiquer qu'il y a une belle intelligence de lumière dans un tableau. On dit voilà une belle machine ; ce peintre entend bien la machine. Et lorsqu'on dit une grande machine, il signifie non-seulement belle intelligence de lumières, mais encore grande ordonnance, grande composition.

MACHINE A FORER, voyez l'article FORER. Cette machine soulage l'ouvrier, lorsque les pièces qu'il a à percer ne peuvent l'être à la poitrine. L'ouvrier fore à la poitrine, lorsqu'il pose la palette à forer contre sa poitrine, qu'il appuie du bout rond le foret contre la palette, et qu'en poussant et faisant tourner le foret avec l'archet, il fait entrer le bout aigu du foret dans la pièce à percer. La machine qui le dispense de cette fatigue, est composée de trois pièces, la palette, la vis et l'écrou à queue. La palette est toute de fer ; le bout de sa queue est recourbé en crochet : ce crochet ou cette queue recourbée se place dans l'épaisseur de l'établi. Au-dessous de la palette il y a un oeil qui correspond à la boite de l'étau, pour recevoir la vis de la machine à forer. A un des bouts de la vis il y a un crochet en rond, qui sert à accrocher cette vis sur la boite, et la partie taraudée passe par l'oeil de la queue de la palette. C'est à la partie qui excède l'oeil, que se met l'écrou à queue, de sorte que le compagnon qui a posé le crochet de la palette à une distance convenable de l'étau, suivant la longueur du foret, en tournant l'écrou, force la palette sur laquelle est posé le foret, à le presser contre la pièce qu'il veut percer, et qui est entre les mâchoires de l'étau. Au moyen de la vis et des autres parties de cette machine, l'ouvrier a toute sa force, et réussit en très-peu de temps à forer une pièce dont il ne viendrait peut-être jamais à bout.

MACHINE POUR LA TIRE, instrument du métier d'étoffe de soie. Ce qu'on appelle machine pour servir au métier des étoffes de soie est d'une si grande utilité, qu'avant qu'elle eut été inventée par le sieur Garon de Lyon, il fallait le plus souvent deux filles à chaque métier d'étoffes riches pour tirer ; depuis qu'elle est en usage, il n'en faut qu'une, ce qui n'est pas une petite économie, outre qu'au moyen de cette machine l'étoffe se fait infiniment plus nette.

Le corps de cette machine est simple ; c'est aussi sa simplicité qui en fait la beauté : c'est un bois de trois pouces en carré qui descend de l'estave du métier au côté droit de la tireuse, qui Ve et vient librement. De ce bois carré, il se présente à côté du temple deux fourches rondes, et une troisième qui est aussi ronde qui tient les deux autres ; elle monte directement à côté du premier bois dont il est ci-dessus parlé. La fille pour se servir de cette machine, tire à elle son lacs, passe la main derrière, et entrelace ses cordes de semple entre les deux fourches qui sont à côté, et après les avoir enfilées, elle prend la fourche qui monte en haut, et à mesure qu'elle la descend en la tirant, elle fait faire en même temps un jeu aux deux fourches qui embrassent les cordes. Par ce mouvement elle tire net, et facilite l'ouvrier à passer sa navette sans endommager l'étoffe. Après que le coup est passé, elle laisse partir sa machine qui s'en retourne d'elle-même sans poids ni contrepoids pour la renvoyer ; la main seule de la tireuse suffit. Voyez cette machine dans nos Pl. de Soierie.

MACHINE, (Littérature) en poème dramatique se dit de l'artifice par lequel le poète introduit sur la scène quelque divinité, génie, ou autre être surnaturel, pour faire réussir quelque dessein important, ou surmonter quelque difficulté supérieure au pouvoir des hommes.

Ces machines, parmi les anciens, étaient les dieux, les génies bons ou malfaisants, les ombres, etc. Shakespear, et nos modernes français avant Corneille, employaient encore la dernière de ces ressources. Elles ont tiré ce nom des machines ou inventions qu'on a mis en usage pour les faire apparaitre sur la scène, et les en retirer d'une manière qui imite le merveilleux.

Quoique cette même raison ne subsiste pas pour le poème épique, on est cependant convenu d'y donner le nom de machines aux êtres surnaturels qu'on y introduit. Ce mot marque et dans le dramatique et dans l'épopée l'intervention ou le ministère de quelque divinité ; mais comme les occasions qui peuvent dans l'une et l'autre amener les machines, ou les rendre nécessaires ne sont pas les mêmes, les règles qu'on y doit suivre sont aussi différentes.

Les anciens poètes dramatiques n'admettaient jamais aucune machine sur le théâtre, que la présence du dieu ne fût absolument nécessaire, et ils étaient siflés lorsque par leur faute ils étaient réduits à cette nécessité, suivant ce principe fondé dans la nature, que le dénouement d'une pièce doit naître du fond même de la fable, et non d'une machine étrangère, que le génie le plus stérîle peut amener pour se tirer tout-à-coup d'embarras, comme dans Médée qui se dérobe à la vengeance de Créon, en fendant les airs sur un char trainé par des dragons ailés. Horace parait un peu moins sévère, et se contente de dire que les dieux ne doivent jamais paraitre sur la scène à moins que le nœud ne soit digne de leur présence.

Nec deus intersit, nisi dignus vindice nodus

Inciderit. Art poet.

Mais au fonds, le mot dignus emporte une nécessité absolue. Voyez INTRIGUE. Outre les dieux, les anciens introduisaient des ombres, comme dans les Perses d'Eschyle, où l'ombre de Darius parait. A leur imitation Shakespear en a mis dans hamlet et dans macbet : on en trouve aussi dans les pièces de Hardy ; la statue du festin de Pierre, le Mercure et le Jupiter dans l'Amphitrion de Moliere sont aussi des machines, et comme des restes de l'ancien goût dont on ne s'accommoderait pas aujourd'hui. Aussi Racine dans son Iphigénie, a-t-il imaginé l'épisode d'Eriphile, pour ne pas souiller la scène par le meurtre d'une personne aussi aimable et aussi vertueuse qu'il fallait représenter Iphigénie, et encore parce qu'il ne pouvait dénouer sa tragédie par le secours d'une déesse et d'une métamorphose, qui aurait bien pu trouver créance dans l'antiquité, mais qui serait trop incroyable et trop absurde parmi nous. On a relégué les machines à l'Opéra, et c'est bien là leur place.

Il en est tout autrement dans l'épopée ; les machines y sont nécessaires à tout moment et par-tout. Homère et Virgile ne marchent, pour ainsi dire, qu'appuyés sur elles, Pétrone, avec son feu ordinaire, soutient que le poète doit être plus avec les dieux qu'avec les hommes, et laisser par-tout des marques de la verve prophétique, et du divin enthousiasme qui l'échauffe et l'inspire ; que ses pensées doivent être remplies de fables, c'est-à-dire d'allégories et de figures. Enfin il veut que le poème se distingue en tout point de l'Histoire, mais surtout moins par la mesure des vers, que par ce feu poétique qui ne s'exprime que par allégories, et qui ne fait rien que par machines, ou par l'intervention des dieux.

Il faut, par exemple, qu'un poète laisse à l'historien raconter qu'une flotte a été dispersée par la tempête, et jetée sur des côtes étrangères ; mais pour lui il doit dire avec Virgile, que Junon s'adresse à Eole, que ce tyran des mers déchaine et soulève les vents contre les Troïens, et faire intervenir Neptune pour les préserver du naufrage. Un historien dira qu'un jeune prince s'est comporté dans toutes les occasions avec beaucoup de prudence et de discrétion ; le poète doit dire avec Homère que Minerve conduisait son héros par la main. Qu'il laisse raconter à l'historien, qu'Agamemnon dans sa querelle avec Achille, voulut faire entendre à ce prince, quoiqu'avec peu de fondement, qu'il pouvait prendre Troie sans son secours ; le poète doit représenter Thétis, irritée de l'affront qu'a reçu son fils, volant aux cieux pour demander vengeance à Jupiter, et dire que ce dieu pour la satisfaire envoie à Agamemnon un songe trompeur, qui lui persuade que ce même jour-là il se rendra maître de Troie.

C'est ainsi que les poètes épiques se servent de machines dans toutes les parties de leurs ouvrages. Qu'on parcoure l'Iliade, l'Odyssée, l'Enéïde, on trouvera que l'exposition fait mention de ces machines, c'est-à-dire de ces dieux ; que c'est à eux que s'adresse l'invocation ; que la narration en est remplie, qu'ils causent les actions, forment les nœuds, et les démêlent à la fin du poème ; c'est ce qu'Aristote a condamné dans ses règles du drame, mais ce qu'ont observé Homère et Virgile dans l'épopée. Ainsi Minerve accompagne et dirige Ulysse dans tous les périls ; elle combat pour lui contre tous les amants de Pénélope ; elle aide à cette princesse à s'en défaire, et au dernier moment, elle conclut elle-même la paix entre Ulysse et ses sujets, ce qui termine l'Odyssée. De même dans l'Enéïde, Vénus protège son fils, et le fait à la fin triompher de tous les obstacles que lui opposait la haine invétérée de Junon.

L'usage des machines dans le poème épique, est, à quelques égards, entièrement opposé à ce qu'Horace prescrit pour le dramatique. Ici elles ne doivent être admises que dans une nécessité extrême et absolue ; là il semble qu'on s'en serve à tout propos, même lorsqu'on pourrait s'en passer, bien loin que l'action les exige nécessairement. Combien de dieux et de machines Virgile n'emploie-t-il pas pour susciter cette tempête qui jette Enée sur les côtes de Carthage, quoique cet événement eut pu facilement arriver dans le cours ordinaire de la nature ? Les machines dans l'épopée ne sont donc point un artifice du poète pour le relever lorsqu'il a fait un faux pas, ni pour se retirer de certaines difficultés particulières à certains endroits de son poème ; c'est seulement la présence d'une divinité, ou quelqu'action surnaturelle et extraordinaire que le poète insere dans la plupart de son ouvrage, pour le rendre plus majestueux et plus admirable, ou en même temps pour inspirer à ses lecteurs des idées de respect pour la divinité ou des sentiments de vertu. Or il faut employer ce mélange de manière que les machines puissent se retrancher sans que l'action y perde rien.

Quant à la manière de les mettre en œuvre et de les faire agir, il faut observer que dans la Mythologie on distinguait des dieux bons, des dieux malfaisants, et d'autres indifférents, et qu'on peut faire de chacune de nos passions autant de divinités allégoriques, en sorte que tout ce qui se passe de vertueux ou de criminel dans un poème, peut être attribué à ces machines, ou comme cause, ou comme occasion, et se faire par leur ministère. Elles ne doivent cependant pas toutes, ni toujours agir d'une même manière ; tantôt elles agiront sans paraitre, et par de simples inspirations, qui n'auront en elles-mêmes rien de miraculeux ni d'extraordinaire, comme quand nous disons que le démon suggère telle pensée, tantôt d'une manière tout à fait miraculeuse, comme lorsqu'une divinité se rend visible aux hommes, et s'en laisse connaître, ou lorsque sans se découvrir à eux, elle se déguise sous une forme humaine. Enfin le poète peut se servir tout à la fois de chacune de ces deux manières d'introduire une machine, comme lorsqu'il suppose des oracles, des songes, et des inspirations extraordinaires, ce que le P. le Bossu appelle des demi-machines. Dans toutes ces manières, il faut se garder avec soin de s'écarter de la vraisemblance ; car quoique la vraisemblance s'étende fort loin lorsqu'il est question de machines, parce qu'alors elle est fondée sur la puissance divine, elle a toujours néanmoins ses bornes. Voyez VRAISEMBLANCE.

Horace propose trois sortes de machines à introduire sur le théâtre : la première est un dieu visiblement présent devant les acteurs ; et c'est de celle-là qu'il donne la règle dont nous avons déjà parlé. La seconde espèce comprend les machines plus incroyables et plus extraordinaires, comme la métamorphose de Progné en hirondelle, celle de Cadmus en serpent. Il ne les exclut, ni les condamne absolument, mais il veut qu'on les mette en récit et non pas en action. La troisième espèce est absolument absurde, et il la rejette totalement ; l'exemple qu'il en donne, c'est un enfant qu'on retirerait tout vivant du ventre d'un monstre qui l'aurait dévoré. Les deux premiers genres sont reçus indifféremment dans l'épopée, et dans la distinction d'Horace, qui ne regarde que le théâtre. La différence entre ce qui se passe sur la scène, et à la vue des spectateurs, d'avec ce qu'on suppose s'achever derrière le rideau, n'ayant lieu que dans le poème dramatique.

On convient que les anciens poètes ont pu faire intervenir les divinités dans l'épopée ; mais les modernes ont-ils le même privilège ? C'est une question qu'on trouvera examinée au mot merveilleux. Voyez MERVEILLEUX.

MACHINES DE THEATRE, chez les anciens. Ils en avaient de plusieurs sortes dans leurs théâtres, tant celles qui étaient placées dans l'espace ménagé derrière la scène, et qu'on appelait , que celles qui étaient sous les portes de retour pour introduire d'un côté les dieux des bois et des campagnes, et de l'autre les divinités de la mer. Il y en avait aussi d'autres au-dessus de la scène pour les dieux célestes, et enfin d'autres sous le théâtre pour les ombres, les furies, et les autres divinités infernales : ces dernières étaient à-peu-près semblables à celles dont nous nous servons pour ce sujet. Pollux l. IV. nous apprend que c'étaient des espèces de trapes qui élevaient les acteurs au niveau de la scène, et qui redescendaient ensuite sous le théâtre par le relâchement des forces qui les avaient fait monter. Ces forces consistaient comme celles de nos théâtres, en des cordes, des roues, des contrepoids ; c'est pour cela que les Grecs nommaient ces machines : pour celles qu'ils appelaient , et qui étaient sur les portes de retour, c'étaient des machines tournantes sur elles-mêmes, qui avaient trois faces différentes, et qui se tournaient d'un et d'autre côté, selon les dieux à qui elles servaient. Mais de toutes ces machines, il n'y en avait point dont l'usage fût plus ordinaire que celles qui descendaient du ciel dans les dénouements, et dans lesquelles les dieux venaient, pour ainsi dire, au secours du poète, d'où vint le proverbe de . Ces machines avaient même assez de rapport avec celles de nos cintres ; car, au mouvement près, les usages en étaient les mêmes, et les anciens en avaient comme nous de trois sortes en général ; les unes qui ne descendaient point jusqu'en bas, et qui ne faisaient que traverser le théâtre, d'autres dans lesquelles les dieux descendaient jusques sur la scène, et de troisiemes qui servaient à élever ou à soutenir en l'air les personnes qui semblaient voler. Comme ces dernières étaient toutes semblables à celles de nos vols, elles étaient sujettes aux mêmes accidents : car nous voyons dans Suétone, qu'un acteur qui jouait le rôle d'Icare, et dont la machine eut malheureusement le même sort, alla tomber près de l'endroit où était placé Néron, et couvrit de sang ceux qui étaient autour de lui. Suétone, in Nerone, c. XIIe Mais quoique ces machines eussent assez de rapport avec celles de nos cintres, comme le théâtre des anciens qui avait toute son étendue en largeur, et que d'ailleurs il n'était point couvert, les mouvements en étaient fort différents. Car au lieu d'être emportés comme les nôtres par des châssis courants dans des charpentes en plafond, elles étaient guindées à une espèce de grue, dont le col passait par dessus la scène, et qui tournant sur elle-même pendant que les contrepoids faisaient monter ou descendre ces machines, leur faisait décrire des courbes composées de son mouvement circulaire et de leur direction verticale, c'est-à-dire une ligne en forme de vis de bas en haut, ou de haut em-bas, à celles qui ne faisaient que monter ou descendre d'un côté du théâtre à l'autre, et différentes demi-ellipses à celles, qui après être descendues d'un côté jusqu'au milieu du théâtre, remontaient de l'autre jusqu'au dessus de la scène, d'où elles étaient toutes rappelées dans un endroit du postscenium, où leurs mouvements étaient placés. Diss. de M. Boindin, sur les théâtres des anciens. Mém. de l'acad. des Belles-Lettres, tome I. pag. 148. et suiv. (G)